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Reuben Odoi Reuben Odoi

Maroc : les artistes, ces oubliés de l’intégration Spécial

Entre les espoirs des migrants au lendemain du lancement historique de l’intégration, le 1er janvier 2015, et les déclarations des autorités marocaines, qu’en est-il en vérité trois ans après le démarrage de ce processus qui se voulait historique ? L’équipe d’Afrique Progrès Magazine est allée sur le terrain constater la situation des artistes étrangers régularisés : elle s’avère désastreuse et ne laisse point augurer d’une intégration dans un avenir proche.

Plus de dix ans après son arrivée au Maroc, Reuben Odoi qui se réclame le révolutionnaire de la musique marocaine dans laquelle il a fait introduire l’usage du cuivre, un instrument fortement utilisé au Ghana, reste en proie à un quotidien difficile. Avec un album à son compte, l’artiste affirme ne pas « arriver à payer un loyer ». Même son de cloche pour Didier Kabeya Misitu. Arrivé au Maroc en 2006, l’homme a joué dans les cabarets à l’époque pour 170Dh la soirée. Depuis, il n’a constaté aucun changement dans sa vie sauf la présence d’une carte de séjour qui vient régulariser sa situation de réfugié. « Le changement c’est qu’on a eu la carte de séjour, précise Misitu, artistiquement parlant rien n’a changé parce qu’il n’y a pas une politique de l’épanouissement des artistes étrangers ».

La situation de Nono Benzoul, un artiste congolais qui évolue au Maroc depuis 2005 n’est guère enviable non plus. Sans carte d’artiste comme d’ailleurs tous les artistes contactés dans le cadre de cette enquête de terrain, Nono Benzoul affirme n’avoir à aucun moment bénéficié d’un quelconque appui depuis le lancement de la campagne de la régularisation.

Nono Benzoul

A la question de savoir s’il a un manager ou une organisation qui le soutient dans la promotion de sa carrière musicale, l’homme de quarante ans passés répond : « c’est moi-même qui négocie mes contrats », ajoutant que « la musique c’est périodique au Maroc ». Notons que l’été est la meilleure période, après il faut attendre le mois de décembre. C’est donc un maximum de six mois d’activités par an. Insuffisant pour vivre de son art. 

 

D'importantes difficultés pour ces artistes

Didier Kabeya ajoute que « souvent il y a des contrats qui arrivent de l’étranger mais impossible d’y aller faute de passeport ». Ce constat aura été récurrent lors des rencontres avec les artistes. Nombreux d’entre eux s’insurgent du manque de mobilité professionnelle des réfugiés et migrants dont la carrière ne peut évoluer malgré leur talent reconnu notamment pour l’artiste Misitu. Du coup ces artistes qui sont jusqu'à preuve de contraire la voix des peuples sont limités sur le territoire marocain, à croire que la liberté de circuler n’est pas pour eux. En attendant de voir l’intégration dans un avenir proche, le créateur de l’équato-soul, un mélange entre rythmes traditionnels et musiques modernes confie que « c’est difficile de vivre avec ce travail ».

 

(Didier Kabeya Misitu)

 

Ironie du sort, aucune issue à cette situation n’est envisageable compte tenu des informations disponibles à ce jour. « Au niveau des projets qui nous [Ministère délégué auprès du Ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération Internationale, chargé des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la Migration] sont soumis, très peu sont de nature culturelle », indique Othman Talbi, cadre dans ce Ministère. Ce propos dénote d’emblée une situation quasi irréversible pour les artistes musiciens étrangers évoluant au Maroc.

Les quelques projets culturels qui ont été financés à ce jour n’ont pas rendu un rapport encourageant, laissant croire à un maquillage des dépenses ou à des dépenses faites sans une certaine mesure de leur impact. Pourtant M. Talbi assure que les « associations choisies sont en règle et les projets sont viables », une façon pour lui de dissiper tout doute quant à l’allocation complaisante des financements par le ministère. En dépit des craintes affichées quant à la réussite de l’intégration en cours, Reuben Odoi indique que « l’Etat marocain a fait beaucoup d’efforts mais il n’y a pas de bons partenaires, parce que les acteurs associatifs ne sont pas sincères ». Les acteurs associatifs sont pour la plupart davantage engagés dans la recherche du gain que dans l’accompagnement des migrants vers une réelle intégration à en croire les déclarations de Reuben. L’artiste ghanéen quadragénaire dénonce l’utilisation des artistes et même de toute la communauté migrante pour « gagner de l’argent ». « Les gens utilisent mon nom pour gagner de l’argent, a-t-il déclaré, ajoutant que les migrants ne bénéficient pas de soutien, il n’y a rien qui a changé depuis le lancement de l’intégration. » Reuben Odoi n’est pas seul à décrier le fait que son nom soit instrumentalisé pour faire le cash uniquement. De nombreux acteurs culturels migrants à Rabat confient sous anonymat qu’ils ne veulent plus de ces associations aujourd'hui, « parce que c’est pour nous faire des photos et justifier les dépenses ». Un repli s’est développé vis-à-vis des associations pour ne pas, selon certains ces acteurs culturels, « continuer à enrichir les associations ». Sauf que bien que la migration soit aujourd'hui un marché où de nombreux acteurs continuent d’affluer, le gros des budgets dévolus à la migration n’est pas géré par les associations, mais sert à la sécurisation des frontières. Plus dur encore, les moyens qui sont mis à la disposition des associations ne tiennent pas compte du volet artistique. 

Au Ministère délégué auprès du Ministre des Affaires Etrangères et de la Coopération Internationale chargé des Marocains résidant à l’étranger et des Affaires de la Migration, le propos est plus mitigé. Ici on dénonce une absence de retombées ainsi que celle des statistiques, ce qui ne permet pas au Ministère de mieux appréhender l’impact des quelques financements qui ont été dévolus à la culture. Pourtant il faut le préciser, la culture est le premier des sept programmes sectoriels retenus par le Ministère dans le cadre de l’intégration. Othman Talbi qui se dit donc déçu du fait que le ministère reçoive encore et encore des « rapports qui manquent d’informations », indique cependant qu’une clause obligeant les associations bénéficiant du financement à rendre des rapports clairs et précis se trouve dans toutes les conventions. Hélas qu’elle ne soit pas respectée et que le Ministère se contente du rapport des dépenses émargé par un comptable, ce que Othman Talbi appelle « des dépenses maitrisées ». 

 

Rémunérations modestes, contrats rares

D'après notre enquête, pendant la période estivale, les artistes étrangers peuvent avoir une date [un contrat] par mois. C’est le meilleur des cas. Mais le constat est que les cachets des artistes migrants sont les mêmes depuis des années, à croire que soit ils stagnent, soit on les fait stagner sciemment. D'ailleurs un acteur très connu du milieu associatif marocain rappelle sous anonymat « qu’on ne peut pas donner aux étrangers ce qu’on ne donne pas aux Marocains, c’est impossible ». Une réalité qui fait fi des sacrifices consentis sous d’autres cieux dans l’intégration des millions de Marocains résidant à l’étranger.

En ce qui concerne le cachet de ces artistes quand ils arrivent à décrocher un contrat, il dépasse rarement la moyenne de 8 000 -10 000 Dh à partager entre tous les membres du groupe. Du coup pour arriver à satisfaire les exigences financières il faut aller jouer dans des clubs un répertoire autre que le leur. C’est surtout la variété qui est chantée, avec l’interprétation des célébrités telles que Alpha Blondy, Lucky Dube ou encore Bob Marley. Donc refuser la scène des clubs, restaurants, lounge bars et autres, travail qui nécessite un « effort important » et qui entretient mal les aspirations à une carrière musicale professionnelle, d’après Nono Benzoul, te met à mal financièrement. Reste le Festival ou rien, ce qui devient de ce fait la règle. 

 

Le Ministère de la Culture, l’absent de ce processus

Du côté du ministère de la Culture, on attend les projets de promotion des artistes, ce qui n’a guère de chance d’arriver. Puisqu’il faut le dire, la plupart des associations qui travaillent avec les migrants sont versées dans le social d’après Othman Talbi. Le Ministère de la Culture n’apporte pas plus que son homologue de la Migration. A la suite d’un examen minutieux du site www.minculture.gov.ma, selon les recommandations de Zaim Ahmed, fonctionnaire à la Division de la Coopération au ministère de la culture, on s’est aperçu que le dernier appel à projet qui aurait concerné les artistes migrants remonte à fin 2015, début 2016. Les postulants devaient adapter leur répertoire musical à une pièce théâtrale pour espérer un soutien du Ministère de la Culture. Puisque le projet concernait le théâtre faut-il le souligner. Voir l’appel à projet http://www.minculture.gov.ma/fr/index.php/arts/1251-2016-01-05-16-57-13.

Précisons toutefois que certains artistes tels que Nono Benzoul ont affirmé avoir été sollicités dans le cadre de la programmation d’un festival mais après avoir signé le contrat avec le Ministère de la Culture. 

Une situation qui établit le fait que de temps en temps des artistes migrants qui évoluent au Maroc, peuvent avoir l’occasion de monter sur scène officiellement. Toutefois au cours de l’entretien avec Zaim Ahmed, ce dernier a laissé entendre que « les artistes ne sont jamais allés chercher là où il fallait ». Sauf que mis à part le site du Ministère qu’il nous a recommandés, et l’accueil du Ministère où ces derniers sont supposés se rendre pour s’informer, il n’y a, hélas, guère d’autres propositions. 

 

Les bailleurs de fonds ont d’autres priorités

Il faut le dire, cet abandon des artistes est programmé au sommet par les bailleurs de fonds qui ont fixé des priorités claires. D'après un responsable de la plateforme des associations des migrants qui a requis l’anonymat, « les bailleurs ont fixé des indicateurs de résultats axés sur la formation et le renforcement des capacités ». Impossible de quitter ce cadre, cela même si la volonté y est. Face à ces exigences des bailleurs de fonds, les artistes n’ont guère de choix que de se ranger dans la débrouillardise. Constat fait, chacun tente comme il peut de se frayer une route au milieu des difficultés en optant soit pour des scènes de variétés, soit pour un groupe qui travaille difficilement dans la conception d’une maquette qui servira lors des rendez-vous tels que Visa For Music. 

Tout n’est pas perdu pour autant ! Ousman Goudja, le directeur administratif et financier affirme que « d’ici quelques temps nous comptons toucher d’autres bailleurs de fonds pour inclure les projets visant les artistes ». En attendant cette procédure dont on ne sait précisément le moment, aucune prestation d’artistes n’a eu lieu dans les locaux de la plateforme, une situation proche de celle du Centre Culturel Africain (CCA) qui totalise pour sa part quelques passages d’artistes sans un réel impact sur leur carrière musicale ainsi que de multiples séances de répétition de troupes théâtrales. Relancé courant 2012, le CCA est l’association de migrants qui aura bénéficié de l’appui du ministère chargé des marocains résidant à l’étranger et des affaires de la migration au lendemain de la régularisation. Depuis lors elle est le laboratoire de plusieurs artistes en devenir, le lieu de répétition de certains groupes congolais notamment. Si on reconnait plusieurs initiatives au CCA, il reste tout même qu’on ne lui reconnait le succès d’aucun artiste issu des différents programmes d’appui qu’il a piloté jusqu'à présent. 

Ousman Goudja, le directeur administratif et financier de la plateforme des associations de migrants

 

Le statut en devenir des artistes au Maroc

A l’heure actuelle, c’est le Ministre de la Culture qui attribue une carte d’artiste au Maroc. Cette carte a le mérite de répertorier les artistes et de leur donner une visibilité professionnelle. C’est la même carte pour tous les artistes du Maroc mais comme elle ne propose pas un véritable statut, bon nombre d’artistes ne la demandent pas car selon eux, elle ne leur apporte rien. Pour ce qui est des Droits d’auteur, le Bureau de Droits d’Auteur vit une période de transition par rapport à l’ancienne convention signée avec la SACEM, qui n’a pas été renouvelée.

In fine il est à noter l’opération à succès qu’est Visa for Music, qui met en relation des professionnels de la musique internationale avec des artistes du Maroc, qui espèrent pouvoir enregistrer à l’étranger ou trouver un producteur ou un label de distribution.

Onésiphore NEMBE / Afrique Progrès Magazine

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