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RABAT BLUES FESTIVAL : Un essai à transformer Spécial

  • 24 novembre, 2017
  • Écrit par  Rita Stirn
  • Publié dans CULTURE
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Un festival du Blues au Maroc est une innovation dont l’idée revient à Alex Boicel, producteur et promoteur indépendant basé à New York, qui a un palmarès impressionnant de créations de festival à son actif dont le Festival Nuits d’Afrique de Montréal (31e édition), le Womart, un festival de musique africaine et musiques du monde, et plus récemment le Festival Mondial de Musique des Femmes d’ici et d’ailleurs toujours à Montréal. Ce festival des Femmes avait été lancé dans un club de Montréal, c’est la même approche qu’Alex Boicel a utilisée pour le lancement du Rabat Blues Festival en choisissant comme lieu le DHOW, un bateau restaurant et lounge bar, amarré sur le fleuve Bouregreg, au pied des Oudayas.

Cet événement musical a eu lieu du 16 au 19 novembre 2017 peu de temps avant Visa For Music, et la date n’est pas fortuite pour Alex Boicel, le directeur artistique qui s’intéresse à la vitalité de la scène musicale marocaine. Par ailleurs, il est l’agent artistique d’un certain nombre d’artistes américains ou africains, ce qui lui facilite la programmation. 

Alex Boicel, l'organisateur du tout premier festival de blues au Maroc

Commencer par la musique gnaoua, continuer avec celle du Nigeria et du Cameroun et clôturer par le blues américain marque la volonté de retracer les origines du Blues. Ainsi, Alex Boicel a fait venir sur la scène du DHOW des artistes marocains tels le célèbre Majid Bekkas, interprète du Gnawa blues sur les scènes internationales mais aussi la jeune chanteuse marocaine Kawtar Sadik, originaire d’Agadir, dont la carrière musicale a débuté en 2013 dans la musique gnaoua. Lauréate du Prix Jeune Talent d’un concours télévisuel, elle a diversifié son répertoire musical car pour elle « la World Music est le seul portail d’entrée dans le showbusiness et une carrière internationale.». Actuellement, elle travaille comme auteure et compositrice sur son premier album de huit titres qu’elle a présenté en partie lors de ce Rabat Blues Festival. « Dans mes chansons, je parle de la vie, je ne veux pas que l’être humain se contente de tout ce qui est électronique » dit-elle.

La musique gnaoua traditionnelle était à l’honneur avec le Maître gnaoua de Tanger, Maalem Abdellah Ben Saïd, autre ambassadeur international de la musique gnaoua du Maroc. Mais il est à faire remarquer que le Maalem Abdellah Ben Saïd a recruté comme batteur dans son groupe de musiciens gnaoua, Mbasi Serge, un batteur expérimenté originaire du Cameroun, pour lequel c’est une première opportunité de pouvoir jouer sur scène avec le Maalem Ben Saïd et les Fils gnaouas. Ce recrutement marque non seulement une reconnaissance officielle de la filiation africaine de la musique gnaoua marocaine mais aussi une reconnaissance du talent des musiciens subsahariens présents au Maroc. Serge MBasi installé à Tanger depuis un an environ, a créé le groupe INING (la Vie) avec un autre camerounais Joël Koungou, un marocain Tarek Balga et un espagnol Santiago Rodriguez. Ensemble, ils ont participé récemment au festival Ibn Battuta et ils ont été récompensés par « le Prix d’Ambassadeurs de la Paix. Avec l’appui d’un manager camerounais connu dans le milieu musical, Chembifon Muna, leur objectif est de renforcer les échanges entre le Maroc et l’Afrique subsaharienne selon les orientations préconisées par sa Majesté Mohammed VI.

En programmateur expérimenté, déterminé à donner une place aux femmes artistes, comme il l’a prouvé avec la création du festival de Montréal dédié aux femmes de la musique du monde, Alex Boicel a sollicité des chanteuses du Cameroun et du Nigeria.

La chanteuse camerounaise a choisi comme nom de scène LORNOAR, pour attirer l’attention sur la richesse culturelle du continent africain. Elle est auteure, compositrice de toutes ses chansons qu’elle interprète dans sa langue du centre du Cameroun, l’Eton, et elle insiste sur l’importance de l’identité linguistique. Elle sait également chanter en solo, en s’accompagnant à la guitare. Elle a donné un aperçu de son répertoire et de son aisance sur scène lors du Rabat Blues Festival, entourée de musiciens de Côte d’Ivoire installés à Rabat : Richard à la batterie, Stéphane à la basse et Eric aux claviers mais aussi le Marocain Simo à la guitare électrique. Le répertoire de LORNOAR est revendicatif par rapport aux droits des femmes dans la société camerounaise, elle s’insurge contre les violences que subissent les femmes, l’abandon, le manque d’amour, un message adressés aux hommes qui selon elle « ont peur d’aimer » comme si l’expression de sentiments étaient une faiblesse». Elle milite également pour une reconnaissance de la femme artiste et explique qu’ « un artiste n’est pas un bon à rien qui ne sait rien faire d’autre et qu’une femme qui chante sur scène a droit au respect ». LORNOAR, est convaincue que « toute expression artistique ne génère que de bonnes actions » car au cœur de l’art dit-elle « il y a la beauté, la paix et l’amour ».

Une autre chanteuse originaire du Nigeria, Sonia Aimy, a assuré la clôture du Rabat Blues Festival, malheureusement devant un public fort restreint un dimanche soir, et c’est bien dommage. Il y avait à découvrir la Voix du Nigeria, qui incarne l’esprit du grand Fela Kuti. Pour Sonia Aimy, être artiste signifie nécessairement s’engager pour militer contre les injustices et susciter des prises de conscience par rapport au monde dans lequel nous vivons. Elle a effectué des tournées sur de nombreuses scènes internationales et à ses concerts, la diaspora nigériane est au rendez-vous mais aussi celles d’autres pays d’Afrique. Elle a fait traduire ses chansons dans un nombre important de langues africaines comme, l’ibo, le yoruba, le hausa, l’edo, l’obamba, le lingala, le swahili, le wolof pour se faire comprendre par les membres des différentes diasporas et être dans un esprit de partage. Sonia Aimy est installée en Italie où elle a mené de front une carrière de comédienne au Teatro Stabilo de Turin et une carrière de chanteuse sans oublier le militantisme. Elle s’est engagée auprès d’ONG pour lutter contre le trafic d’êtres humains notamment contre des réseaux de prostitution de jeunes femmes nigérianes. Après 14 années de carrière de comédienne, Sonia Aimy se consacre dorénavant à la musique, et la sortie de son second album, Nigérian Spirit, est prévue pour février 2018.

Mais l’artiste qui a fait la tête d’affiche de Rabat Blues Festival est le talentueux guitariste américain, Ladell Mclin. Né à dans le south side de Chicago, un centre connu pour ses légendes du blues, le chanteur est venu à Rabat avec son Super Trio et un répertoire qui rappelle la Route du Blues, titre du film de Michel Viotte, inspiré de la propre vie de Ladell Mclin. Ce quadragénaire a fait ses premiers pas sur scène aux côtés des génies tels que : Jimmy Normman, John Primer, James Blood Ulmer ou encore Koko Taylor. Bluesman et porte-parole de l’histoire du blues qui a pris ses racines en Afrique « The Blues is about roots » d’après ses propres termes. Son propos est d’ailleurs repris en écho par le bassiste Icheme Zouggart, « toute notre musique, nos rythmes nous ramènent à l’Afrique ». Le batteur mythique Chris Dailcy McCraven, américain originaire de Chicago, indique pour sa part que « In music, everything comes from the Blues ». La rencontre de ce trio s’est faite autour des racines du Blues et selon Ladell, une certaine commercialisation tend à priver le Blues de son authenticité, « it’s like killing the rainforest », c’est comme si l’on tuait la forêt tropicale dit –il.

Les musiciens du Super trio de Ladell Mclin ont des parcours de passionnés devenus musiciens par nécessité vitale, un ancrage déclaré dès leur enfance, tout comme les mentors qu’ils citent tels que Jaco Pastorius, Marcus Miller, Billy Cox, Ray Brown, Willie Dixon et James Jammerson pour le bassiste ou les grands noms du Jazz avec lesquels le batteur a eu l’occasion de jouer, Max Roach, Freddie Hubbard, Mal Waldron, Big Joe Turner et bien sûr BB King. Bassiste et batteur affichent une grande complicité musicale sur scène et un appui sans faille aux solos inventifs de leur leader, Ladell Mclin. Son jeu de guitare est fulgurant, son doigté désopilant, et sa maîtrise du son va du son du blues de Chicago à celui de Jimi Hendrix, une filiation évidente qui n’a pas échappé au public du DHOW, qui lui demanda d’interpréter le célèbre Purple Rain, et Ladell Mclin y a ajouté Voodoo Chile, a quitté la scène pour jouer au plus près du public qui l’a chaleureusement applaudi. Il y eut un moment mémorable pour le Super Trio à la fin de leur concert du samedi 18 novembre, avec la montée sur scène du Maalem gnaoua pour un jam improvisé devant un public malheureusement clairsemé en fin de soirée, mais ceux qui étaient restés se sont tous rapprochés spontanément de la scène et des artistes, pour leur rendre un hommage chaleureux avant leur départ, marhaba enfin, les musiciens étaient ravis.

Le bilan de ce premier festival du blues est mitigé dans la mesure où il n’y a pas eu de médiatisation de l’événement, ni de didactique dirai-je autour de la culture du Blues, de l’africanité de la musique marocaine. De ce fait, les artistes n’ont pas eu le public qu’ils auraient pu ou dû avoir, mais les artistes programmés nous ont fait partager avec générosité leur amour du Blues et de la musique. Nonobstant ces quelques manquements, cette première édition du Rabat Blues Festival a permis des rencontres musicales entre les musiciens marocains et subsahariens. Ce fut un préambule à Visa for Music qui aura lieu du 22 au 25 novembre. Mais comme l’a souligné le directeur artistique, Alex Boicel, l’idée de ce festival du blues était de «commencer petit pour grandir ». Une seconde édition s’impose !

Rita STIRN
Auteure de Musiciennes du Maroc aux éditions MARSAM

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